Djibril 2/2

Djibril 2/2

Dans la matinée du second jour, Djibril aidait le maître des onguents à préparer leur paquetage pour Cobannos, quand eut lieu le tremblement de terre. L’école n’en souffrit pas, car bâtie avec soin au fil des cycles. Elle était préservée des épreuves qu’imposait la nature notre mère. Si l’école resta debout, il n’en fut pas de même pour les habitations alentour.

Djibril était de tous les bords. Il soulevait les décombres pour en sortir les personnes s’y trouvant prisonnières. Il mit le peu de ses connaissances des premiers secours au service des blessés. Il aida à la distribution de nourriture, allant jusqu’à donner son propre repas.

À genou sur un tapis de fortune, il priait, quand l’impensable se produisit.

Un bloc de pierre immense dévala la colline qui surplombait le campement des soins, avançant inexorablement vers un groupe d’enfants. Chaque pas qu’ils faisaient pour y échapper semblait dévier la course du projectile dans leur direction. Mu par un instinct incompréhensible, Djibril se campa volontairement entre les enfants et l’éboulement. Il fit face au bloc et tendit la paume de sa main comme pour lui ordonner de s’arrêter. Au lieu de l’écraser, le rocher explosa à moins d’un pas de lui. Un halo de lumière entoura le sapiens quelques instants, avant de disparaître.

Djibril, lui-même, n’avait pas vraiment compris son geste. L’hébétude pouvait se lire dans ses yeux. Il resta quelques secondes à regarder dans le vide, avant de s’évanouir.

À son réveil, Cordelia avait couvert sa tête d’un foulard, cachant l’intégralité de ses cheveux. La dragonnière, encore sous le choc de l’événement, souhaitait ainsi remercier cet homme venu d’ailleurs qu’elle avait si mal jugé. D’autres femmes firent de même, sans forcément comprendre la portée que ce geste avait pour l’imam.

Loin de s’effacer, l’aura qui s’était dégagée de Djibril plana sur la cité du savoir. Aucune science ne pouvait l’expliquer. À l’arrivée d’Esteban, le dernier-né des hommes-dragon, et de sa compagne Fanchon, les maîtres s’empressèrent autour du couple pour leur demander conseil. La réponse d’Esteban calma vite l’effervescence de la foule. Tout comme lui, le sapiens était un protecteur. Protéger était sa mission de vie. De sa mission, il s’était acquitté. Tout le reste n’avait pas d’importance. Chacun retourna à ses tâches.

Esteban partit faire la connaissance du jeune homme, tandis que Fanchon rejoignit Gobos dans l’antre des forgerons. Il y martelait le fer avec la rage d’un désespéré. Elle lui laissa le temps de reprendre ses esprits. Son ami lui raconta son périple dans les moindres détails ; le chemin submergé par les mots du prêcheur ; leur arrivée à Cautos, où Djibril avait reçu un accueil plus que chaleureux ; pour finir avec le tremblement de terre et ce qui s’en était suivi. À ce moment de la narration, la peine de Gobos et ses incertitudes étaient palpables. Il avait vu, mais son esprit ne voulait toujours pas y croire.

Le port du foulard par Cordelia et les femmes de Cautos avait fini par le déstabiliser complètement. Il avait conscience que si une femme se mettait à parler d’un dieu, la première religion allait voir le jour dans ce monde. Cette simple idée le mettait hors de lui.

Qu’adviendrait-il de ce monde si une entité invisible devenait le maître des lois de ces peuples pacifistes et vivant en harmonie ? L’équilibre en serait-il perturbé ? Se formerait-il des clans ? Tant de questions se bousculaient dans sa tête.

Djibril fit son entrée avec Esteban. Le sapiens ne sut comment réagir devant le désarroi du forgeron. Lui qui avait grandi dans un pays où juifs, chrétiens et musulmans vivaient en paix, n’avait qu’une vague idée des peurs qui pouvaient habiter ce colosse.

Fanchon, Esteban et Djibril fixèrent l’homme à la peau sombre avec bienveillance. Ils le laissèrent à son combat intérieur, pouvant apercevoir dans sa posture chaque palier qu’il franchissait, son doute, sa peur, mais également sa colère. Même si ce monde possédait sa propre magie, ce que l’imam avait accompli apparaissait comme un miracle aux yeux de l’ancien sapiens.

Quand il se tourna à nouveau vers la femme-loup, la détermination se lisait dans tout son être.

Djibril regarda cette femme vêtue d’une drôle de tunique difforme et multicolore, aux cheveux tout aussi colorés. Il sentit une onde chaude le remplir de tout son être. Malgré son accoutrement, ou justement à cause de celui-ci, elle avait tout d’un grand sage. L’image de l’imam de la grande mosquée vint s’insinuer dans l’esprit du jeune homme. Elle le perturba un instant, car elle n’était pas en adéquation avec son quotidien, où la femme avait peu de place, en dehors des foyers.

Fanchon caressa tendrement le visage du colosse avant de venir s’asseoir sur le banc le plus loin de la forge. La fraîcheur y paraissait douce en contraste avec la chaleur du feu. Gobos laissa son ouvrage et prit place à ses côtés. Djibril s’approcha également et comprit que la leçon allait commencer pour le forgeron, comme pour lui. Il garda le silence, s’abreuvant d’une sagesse qui lui était inconnue, d’une vision de sa religion à laquelle il n’avait jamais songé.

— Qu’est-ce qui porte le messager d’Allah ? demanda Fanchon avec douceur.

— Son dieu, répondit Gobos après quelques secondes de réflexion.

— Cela veut dire que tu crois en l’existence de son dieu.

— Non, clama-t-il avec force.

Gobos jeta un regard appuyé sur l’imam qui ne montra aucune réaction extérieure.

— Alors si son dieu n’existe pas pour toi, pourquoi donner une telle réponse ? continua la femme.

— Il croit en son dieu si fort qu’il arrive à accomplir l’impensable.

La réponse fit sourire Fanchon.

— Suis-je pour toi l’impensable ?

Cette question fit sourire Gobos. Fanchon était une Okami. Pour les peuples de ce monde, les Okami, femmes-loup possédant le pouvoir de manipuler les énergies et de les transformer, étaient plus que des déesses. Celle-ci possédait, à elle seule, une puissance plus grande que les deux jeunes Okami de Cobannos et de la meute de Dib réunies. Son côté humain avait le secret des dons éternels des chamans, et celui mi-loup était source de vie.

— Qu’est-ce qui porte le messager d’Allah ? Répéta-t-elle.

Le vieil homme prit un temps de réflexion. Il ferma les yeux un instant, respirant profondément. Le calme se fit en lui, profond. Djibril comprenait que Fanchon ne mettait nullement les convictions de son ami en doute. Gobos ouvrit les yeux. Il venait de trouver une réponse acceptable à cette simple question.

— La foi, dit-il. Une foi inébranlable.

L’imam opina de la tête, un sourire heureux faisant rayonner son visage. Une forte émotion électrisa son être, passant de sa nuque et irradiant dans son crâne, dans son torse, faisant battre son cœur à une vitesse vertigineuse. De chacun de ses yeux coula une larme. Fanchon s’approcha de lui et, de la même manière que pour Wolfgang, transforma ses larmes en une perle aux couleurs dorées et chaudes. Djibril l’accueillit au creux de ses mains, comme s’il s’agissait d’un immense trésor. Il la regarda rouler. Il se tourna vers le feu des forges ; la perle scintilla apportant la paix dans son esprit.

— Tu sais ce que tu vas faire, mon ami ? demanda Fanchon en se tournant vers Gobos.

— Non, mais j’ai hâte de l’apprendre, murmura celui-ci.

— Tu vas emmener avec toi Pandora, Jack et Wolfgang dans le monde des sapiens.

Le visage de l’homme pâlit.

— Pourquoi ? s’écria Gobos.

— Le monde des sapiens et celui des dragons vont devoir se dire adieu. Là-bas, tu chercheras la première des premières. Elle te dira comment sceller les mondes.

— Pourquoi ne peut-on pas faire cela d’ici ? demanda l’homme qui avait à peine écouté ce que venait de dire l’Okami.

Le visage de Gobos disait pour lui toute l’inquiétude qu’il ressentait.

— Laisse-toi guider par les deux sapiens. Ils vont t’apporter ce dont tu as besoin.

Ces mots laissèrent le forgeron sans voix. Il avait apprécié d’emblée le jeune homme-loup. Jack, en revanche, ne lui inspirait pas une grande confiance.

— Chaque individu qui passe le portail a une part à jouer dans ce monde comme dans le sien, ajouta Fanchon qui avait lu dans l’esprit de Gobos. Il devient le messager, le protecteur, le guérisseur, le guide. T’es-tu déjà demandé pourquoi tu es ici, toi, homme à la peau sombre ? Toi qui n’as aucun semblable dans ce monde. Toi qui es si différent qu’il ne peut avoir d’enfant de ce côté-ci du passage.

Les paroles de l’Okami venaient d’ouvrir une plaie qui suintait aux tréfonds du cœur de l’ancien sapiens, depuis qu’Azia était devenue sa compagne. Fanchon lui laissa quelques minutes de réflexion, avant de reprendre.

— Quand tu auras compris qui tu es, reviens.

— Cela peut prendre une éternité !

Gobos laissa ses pensées voguer sur ses dernières paroles avant de reprendre.

— Pourquoi Pandora nous accompagne-t-elle ?

— Parce qu’elle est la clé.

L’Okami dévoila un sourire lumineux.

— Et puis, il est bon qu’elle voie de ses yeux le monde de celui qui va devenir son compagnon.

— Elle va être servie ! s’amusa Gobos.

— Toi aussi. Le monde que tu vas trouver n’a rien à voir avec celui que tu as quitté, lui répondit-elle. Les voitures, les téléphones portables…

— Les téléphones portables, répéta Gobos en pouffant. C’est une blague ?

Le visage de la femme caricatura l’incompréhension. Elle leva les mains, paumes en l’air, pour souligner l’aberration de la chose, faisant rire Esteban et Djibril. Gobos se planta devant ce dernier, tout en laissant suffisamment d’espace entre eux pour que le plus jeune puisse regarder son aîné sans se tordre la nuque.

— Et lui ?

— Il a encore une chose ou deux à apprendre dans notre monde, avant de rentrer chez lui.

Le silence s’installa un moment. Quand Djibril demanda à Gobos de lui faire un pendentif pour sa perle, c’est avec sérénité qu’il accepta. Le forgeron en confectionna trois. Il avait vu Wolfgang faire tourner dans ses mains une perle semblable. Il ne serait pas étonné que l’Américain ait également la sienne.

 

A suivre

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