Djibril 1/2

Djibril 1/2

Djibril réfléchissait sans se soucier des gens qui l’entouraient. Il se remémorait en boucle les paroles de l’imam de son école coranique. Il était conscient que sa décision de faire porter le foulard à sa sœur allait être source de problèmes. Il ne voyait pas pourquoi Sarra s’obstinait à ne pas vouloir faire comme les autres femmes. On parlait derrière son dos et cela ne lui plaisait pas. Que sa foi soit remise en cause pour un voile le mettait en colère. En cet instant, cette colère était dirigée contre sa sœur. Il faisait tourner en boucle les paroles qu’il aurait à dire pour asseoir son autorité.

Depuis que son époux était mort, Sarra avait pu respirer un vent de liberté. Djibril et sa femme avaient été si heureux de l’accueillir, ainsi que son petit garçon. La joie régnait dans son foyer, que ce soit entre les femmes ou entre leurs enfants. Tout le monde s’était accommodé du peu de place qu’offrait la demeure. Fatima parlait parfois d’aller vivre dans le village de ses parents, où, disait-elle, une grande maison les attendait. Toujours d’après son épouse, les habitants seraient ravis de la venue d’un jeune imam dans leur communauté.

Djibril avait travaillé dur pour avoir sa place dans la grande mosquée. Renoncer juste parce que sa sœur refusait de porter le hijab le plongeait dans un désarroi sans fond.

Il traversa le souk et se faufila dans les ruelles qui le menaient chez lui. Il baissa la tête pour éviter d’être aveuglé par le soleil couchant dont les rayons inondaient la rue à cette heure. Cela le fit sourire. Comment pourrait-il être aveuglé, lui, le croyant, le messager ? Il releva fièrement la tête et marcha droit devant lui, jusqu’au croisement qu’il franchit d’un pas sûr et décidé.

De l’autre côté…

 

 

Encore ébloui, il lui fallut un moment pour comprendre où il ne se trouvait plus. Le jeune homme était dans une immense fosse aux parois abruptes et ocres. Il pivota et aperçut la montagne se trouvant plus haut. La terre d’un orange vif, presque rouge par endroit tranchait avec la roche d’un noir très sombre. Djibril mit un temps avant d’oser s’avancer vers la rampe qui montait vers un surplomb.

Eoline et Cordelia se tenaient au sommet. Djibril s’arrêta, surpris par l’apparition des deux dragonnières. Lui qui pensait faire plier sa sœur pour porter un foulard se retrouvait devant une naine et une femme aux cheveux si longs que la tresse nouée sur son crâne lui faisait comme une couronne. Leurs vêtements leur donnaient l’apparence de guerrières insoumises.

— Demat’dit homme de l’autre monde. Mon nom est Eoline. Nous t’attendions avec impatience.

Djibril se sentit flatté par ces paroles.

— As-salam ‘alaykoum, salua-t-il.

Devant leurs visages surpris, Djibril comprit qu’il ne serait pas en terrain conquis. S’il avait un doute, l’attitude fière des deux femmes lui confirma sa première impression. Il en fut tout à fait sûr quand on le présenta à deux autres femmes plus jeunes que lui. Les hommes qui les entouraient lui intimèrent la prudence.

— Demat’dit homme de l’autre monde. Mon nom est Hawa.

— Demat’dit homme de l’autre monde. Mon nom est Pandora. Je suis le maître de Cobannos, expliqua-t-elle en écartant les bras. Soit le bienvenu dans le monde caché des dragons. N’aie crainte. Deux des tiens sont déjà arrivés. Ils se feront un plaisir de répondre à toutes tes questions, avec vos mots.

Djibril fut heureux à l’idée de pouvoir parler à des frères. Joie qui s’effaça en voyant arriver une femme noire, athlétique, portant un uniforme américain et un homme dont le blond ne présageait rien de bon.

— As-salam ‘alaykoum, bredouilla-t-il, plus par habitude que par conviction.

— Wa ‘alaykoum As-salam, répondirent les deux sapiens à l’unisson.

Même s’il était évident que ces deux personnes n’étaient pas musulmanes, l’Arabe ressentit une grande joie devant l’effort consenti.

Djibril eut droit à la grande visite. Malgré leurs différences, les trois sapiens s’entendirent à merveille. L’histoire de la transformation subie par Jack mit le doute dans l’esprit de l’Arabe. Il lui suffit de se retrouver nez à nez avec un dragon pour faire disparaître toute incrédulité. Pour le coup, sa foi vacilla l’espace d’un instant. Mais ses convictions étaient plus grandes que ses doutes. Son esprit cheminait pour trouver une explication à l’inexplicable.

La curiosité de Djibril, son besoin de tout comprendre, de tout savoir, furent bien accueillis. Mais à peine deux jours après son arrivée, il enchaîna plusieurs maladresses.

La première arriva vite. S’il acceptait qu’une femme dirigeât la cité, il en était tout autrement pour les dragonnières. Il exprimait sans détour l’inconvenance de leurs vêtements. Il remettait en cause leur place au milieu des hommes, notamment celle d’Eoline. Il comprit vite son erreur quand Melchior se planta devant lui. Le père de la jeune femme n’eut pas à prononcer un seul mot pour faire fuir le sapiens.

La deuxième erreur qu’il commit fut quand il chercha une femme pour lui laver son linge. Un mur d’incompréhension s’érigea devant lui. Il fut conduit à une sorte de lavoir creusé à même la roche, autour duquel la majorité des personnes était des hommes. Il tendit son paquet à laver à l’une des deux femmes s’y trouvant avant de vite se raviser. Wolfgang et Jack, qui avaient eu leur part de surprise en constatant que la lessive était une affaire d’homme dans ce monde, avaient bien ri en voyant leur nouvel ami se démener à frotter une tunique qui finit plus sale que propre.

La peur de Djibril de manger du porc entama la patience des hommes et des femmes préparant les repas. Azia vint à son secours. La guérisseuse prit sous son aile cet homme qu’elle trouvait passionnant, malgré ses idées incompréhensibles. À ses côtés, il comprit vite la place de la femme dans ce monde.

Il commit sa dernière erreur en parlant de son dieu. Hommes et femmes se mirent à l’éviter.

Toutefois, Azia tint tête à son compagnon tentant de la soustraire à l’enseignement de celui qui cherchait à la convertir. Il sembla comme une évidence à Djibril que cette femme devienne la mère des croyants au sein de ce nouveau monde. Il n’en fallut pas plus pour le conforter dans son choix lorsque la guérisseuse accepta de porter un foulard, cachant ainsi ses cheveux.

*

Azia n’en démordait pas. Elle était convaincue que son homme devait passer du temps avec ce jeune sapiens qui bousculait le calme qui régnait habituellement dans l’esprit et le cœur de Gobos. Elle avait la sensation que des trois, Djibril n’était venu que pour son vieux forgeron. Elle n’eut aucun mal à obtenir de Hawa de faire accompagner Gobos par le sapiens, quand il dut partir pour chercher des potions à Cautos. N’ayant pas encore rencontré Fanchon, Djibril fut, malgré tout, du voyage.

L’homme à la peau sombre qui ne voulait absolument plus entendre parler d’un quelconque dieu et l’imam qui voulait semer la parole d’Allah, comme le vent portant sa voix au-delà de l’horizon, furent transportés à dos de dragon dans la cité du savoir absolu de ce monde. Cordelia avait accepté d’être la dragonnière, autant que la protectrice du sapiens. Azia lui avait fait promettre de tout lui raconter en détail sur le comportement de son compagnon. Bien que Cordelia n’appréciât pas cet homme prêt à juger et condamner celles et ceux qui étaient différents de lui, elle consentit avec joie à la tâche que lui confia la guérisseuse. Elle avait presque hâte de voir les confrontations permanentes entre les deux hommes.

*

S’il y a des lieux exceptionnels, méritants émerveillement et admiration, Cautos en faisait indubitablement partie. En cet endroit, l’architecture était à nulle autre pareille, tout en courbes, en vagues. La structure des bâtiments avait été modelée pour se confondre avec la nature, au point qu’il était impossible d’en deviner la forme générale. Quel que soit l’endroit d’où on la regardait, elle offrait des surprises, soulevait mille et une questions. Dans cette école, il se croisait toutes les sciences et tous les arts. Tous les corps de métiers y étaient enseignés. Pas une connaissance n’y manquait. L’arrivée de l’imam y fut d’autant mieux accueillie qu’il portait en lui l’une des connaissances les plus étranges que renfermait le monde des sapiens.

Des maîtres en tous genres buvaient les paroles de Djibril et les notaient scrupuleusement dans un livre spécialement confectionné pour elles. L’imam pouvait aisément répandre les dogmes de son dieu et de son prophète, au grand déplaisir de Gobos qui ne savait comment réagir.

 

A suivre

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